Est-il utile de présenter Orson Scott Card ? On va penser aux débutants et on va dire que oui.

Conteur humaniste, il s’est spécialisé dans les romans initiatiques, où il est passé maître. Éclectique, il se trouve autant dans son élément en science-fiction (La Stratégie Ender, ses suites et la Saga des Ombres) qu’en fantasy (Les chroniques d’Alvin le Faiseur) ou en fantastique (Pisteur).

Quand ça lui chante, il n’hésite pas à mêler les genres, en particulier dans deux romans one shot, assez peu connus, en tous cas moins que ses célèbres séries : Une planète nommée trahison, l’un de ses premiers romans récemment réédité, et La rédemption de Christophe Colomb, émouvante uchronie qui plonge des voyageurs du futur dans l’époque des grands explorateurs.

Enfin, les jeunes écrivains – au sens de nouveaux, hein ! – de fantasy et de science-fiction connaissent peut-être cet auteur grâce à deux manuels d’écriture parus chez Bragelonne : Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction et Personnage et point de vue.

À se procurer d’urgence si ce n’est pas déjà fait, bien évidemment.

Le quotient MICE

Dans le premier de ses deux guides, Orson Scott Card nous parle d’un concept très intéressant qu’il a peut-être inventé – ou alors que l’on enseigne dans les écoles d’écriture américaines, je n’ai pas pu vérifier : le quotient MICE.

En français, quotient « MIPE », parce que voilà, le traducteur n’a pas trouvé d’équivalent mnémotechnique à « souris » en anglais.

Moi je préfère l’appeler PIME, comme dans pim pam poum. Parce que ça sonne mieux.

Oh, et puis allez, on s’en fout. Venons-en au fait.

M, I, C et E, ou plutôt P, I, M, E, ce sont quatre lettres qui représentent chacune un type d’histoire selon Orson Scott Card, quatre structures uniques qui fondent la plupart des intrigues. Peut-être toutes, qui sait ?

Personnage (Character)

Le personnage, c’est sans aucun doute le type d’histoire préférée d’Orson Scott Card. Dans le jargon, on l’appelle le roman initiatique.

Les histoires basées sur le Personnage ont toujours le même début : une situation insupportable pour un personnage – très logiquement, le héros – qui va l’obliger à remettre en question l’ordre établi ou – si c’est une histoire introspective – à se remettre en question, lui.

Ou les deux à la fois, ça peut marcher aussi et ça donne en général une personnalité attachante et d’une grande profondeur.

L’histoire se termine lorsque le Personnage a achevé sa transformation : qu’il soit parvenu ou non à changer l’ordre établi, qu’il soit parvenu à changer ou non tout court, il a subi un processus d’évolution et c’est ce processus qui représente la trame et le fil rouge de ce type d’histoire.

La Stratégie Ender, en dépit des guerres futuristes, des combats spatiaux, de la lutte de l’humanité pour sa survie, est un roman initiatique. Le Personnage n’est pas le même au début qu’à la fin, et le lecteur suit toutes les étapes de sa transformation, depuis sa position inférieure, malheureuse et précaire en qualité de Troisième – un enfant illégal persécuté à l’école et par son frère aîné – jusqu’à son élévation comme sauveur de l’humanité, administrateur de la première colonie humaine, Xénocide (encore que ça reste à prouver), Porte-parole des Morts, biographe de l’Hégémon, créateur d’I.A malgré lui, époux d’une portugaise (hé oui), et j’en aurais bien cinq ou six autres à aligner mais je vais m’arrêter là parce que sinon on va encore me dire que je n’arrête pas de spoiler.

Bref, si ça c’est pas une transformation du personnage, j’aimerais bien savoir ce que c’est.

Idée (Idea)

Oui mais attention : pas l’idée façon « Eurêka ! » tout nu dans la baignoire, cette grande idée qui t’es sortie du cerveau en te levant ce matin et qui deviendra évidemment, en tous cas je l’espère, le plus grand roman de tous les temps.

Non, rien à voir avec cette idée-là. En fait d’idée, on devrait parler de question.

Une question posée au tout début de l’histoire. Une énigme, même. Comment la victime a-t-elle été attaquée dans la Chambre jaune ? Qui envoie des lettres avec cinq pépins d’orange ? Qui tue les uns après les autres les dix invités de l’Île du Nègre ?

Ouais, bon, ça c’est du roman policier.

En fait, le principe est le même. Remplace les cadavres par des vaisseaux ou des météores errants dans le système solaire, et les policiers par des explorateurs en combinaison spatiale, et tu obtiens Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke et Éon de Greg Bear.

Le roman commence par une question – qui a envoyé ce vaisseau / météore et pourquoi ? – et se termine très simplement par la réponse.

Quoique, tout bien considéré, dans le cas de ces deux romans, ils se terminent par d’autres questions.

Ben oui : il faut bien inciter le chaland à lire les suites.

Monde (Milieu)

« Milieu » est un french word en anglais utilisé pour désigner l’environnement dans lequel vit ou a grandi une personne. Comme il existe dans les deux langues, il a été gardé tel quel par le traducteur.

Ce qui est une erreur je pense, car en français « Milieu » a trop de sens différents. S’agissant du type de roman décrit par Orson Scott Card, on devrait plutôt parler de « Monde ».

Une intrigue basée sur le Monde a pour élément principal le monde étrange, différent, exotique, mystérieux dans lequel évoluent le ou les personnages de l’histoire.

Orson Scott Card donne pour exemples Le Voyage de Gulliver et Le Magicien d’Oz – ce qui je l’espère va tout de suite te parler.

J’ajouterais pour ma part la grande tradition du roman scientifique à la française, avec Jules Verne en premier lieu, qui prend le prétexte d’une aventure palpitante dans des mondes fabuleux, qu’ils soient souterrains (Voyage au centre de la Terre), sous-marins (Vingt mille lieux sous les mers), spatiaux (De la Terre à la Lune), etc., pour dispenser à ses lecteurs des connaissances scientifiques tout en excitant leur imaginaire.

Dans les histoires basées sur le Monde, les personnages principaux sont toujours étrangers au lieu que l’on explore. Cette situation de distance permet au lecteur de découvrir le monde en même temps qu’eux, et de suivre leurs questionnements au fur et à mesure. Ce sont des points de référence pour le lecteur.

L’histoire se termine lorsque ces personnages principaux quittent le monde étrange qu’ils viennent d’explorer et retournent dans leur monde d’origine.

Allez, en creusant un peu, on peut trouver un exemple un peu plus science-fiction et même un peu plus hardcore que le Magicien d’Oz.

Par exemple Alien, le huitième passager.

Vérifie au lieu de te moquer : le film suit le même schéma que Dorothy battant le pavé avec ses souliers en rubis. Exactement le même. À ceci près que la Méchante sorcière de l’Ouest ne crache pas de l’acide sur ses victimes (quand on y pense, ça pourrait donner un mashup assez marrant).

Événement (Event)

Au début d’une histoire basée sur l’Événement, tout se passe très bien, le ciel est bleu, les enfants courent dans les prés, les comptes bancaires sont bien garnis, bref, tout est parfait.

Puis survient soudain un petit problème mineur qui vient foutre le bordel. Ou un problème majeur : pense aux films catastrophes, ils suivent aussi ce schéma.

Tout comme John MacClane le fut pour Hans Gruber, l’Événement, c’est « la mouche dans le lait, le petit rouage qui grippe. Un emmerdeur ».

L’histoire commence par une brève présentation du monde initial, suivie aussitôt par l’arrivée subite de l’Événement.

Les personnages de l’histoire vont devoir gérer – soit volontairement, soit malgré eux, soit parce qu’il en va de leur survie – les conséquences induites par ce brusque changement dans leurs paisibles vies. On suit leurs différentes aventures pour faire face à cet Événement qui peut être aussi mineur et subtil qu’une rupture amoureuse ou une arrestation (un événement pas si mineur que ça si l’on s’appelle Joseph K.) ou aussi majeur et létal que la fin du monde – ou de l’univers, on fait de la science-fiction les mecs, voyons les choses en grand.

Une histoire basée sur un Événement a plusieurs fins possibles, avec une variante progressiste (un ordre nouveau apparaît), conservatrice (l’ordre ancien est rétabli) ou tout simplement pessimiste et nihiliste (le monde sombre dans le chaos le plus total, ou disparaît carrément).

Quatre structures fondamentales en SFFF

Au-delà d’être de simples structures narratives, tu peux te représenter ces quatre archétypes comme quatre états possibles pour une histoire dans les littératures de l’imaginaire.

Je suis convaincu que l’on pourrait sans peine écrire quatre intrigues différentes, basées chacune sur l’un des quatre éléments du quotient, en partant du même environnement de départ.

En attendant, commence par identifier le type d’histoire que tu es en train d’écrire. Tu seras peut-être étonné du résultat. Et surtout, tu comprendras peut-être mieux comment ton histoire doit se terminer. Car on ne termine pas une histoire de personnage par la résolution d’une énigme, et l’on n’écrit pas une histoire d’événement du point de vue d’un étranger.

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4 Commentaires
  1. Ghaan Ima 6 ans Il y a

    Merci pour cet article qui résume très bien le concept ^-^ et j’adore tes trouvailles francisantes et dorothy vs ellen… voyons… lol
    Bon plus sérieusement je crois que toute histoire doit posséder les 4 éléments en proportions différentes selon ses envies et celles du lectorat cible. Et cela pour mieux acrocher le lecteur. En effet, chacun de ces points est un élément d’accroche incitant à l’immersion:
    – Sensorielle pour le Monde (tu as raison pour milieu)
    – Affective pour le Personnage
    – Cognitive pour la question
    -l’ Evénement lui sert à mettre en marche l’histoire, c’est le moteur qui poussera le héros à sortir de sa zone de confort et à changer.

    Perso une histoire basée uniquement sur l’évènement, ça manque d’intéret. En film avec les contenus explosif et le son passe encore, mais en livre, l’accroche est réduite à néant. Mckee appelait ces histoires des “bidule qui peut détruire le monde” voir un mec courir avec son bidule tout un roman sans nous faire rentrer dans son cœur, il faut etre un génie pour faire ça…
    Et en parlant de nazitude, as tu vu skyline 2 ? Lol

    • SF Zone 6 ans Il y a

      Encore une fois je suis d’accord à 100 % ! Mais ce n’est pas toujours facile d’avoir les 4 éléments en même temps dans une histoire, parce que bonjour l’organisation : il faut quand même que chaque élément se termine avec une fin claire correspondant à la promesse de départ. Ce qui signifie qu’il faut les inclure par petites touches dans des intrigues secondaires… Après en y regardant de plus près, il se trouve que j’ai réussi à le faire dans mon premier livre… sans vraiment le vouloir o_O

      Autre question : est-ce qu’on pourrait dire qu’une histoire (bien maîtrisée) qui contient les 4 éléments augmente a davantage de chances de devenir une bonne histoire ?

      Concernant ta remarque sur les histoires basées sur l’événement, ça caractérise complètement les films catastrophe. On aime ou on n’aime pas, ce qui est certain, c’est que dans une version écrite en roman, ça n’a que peu d’intérêt, je suis tout à fait d’accord avec toi ! Tiens d’ailleurs puisqu’on parle de 4 éléments… c’est exactement ce que je dénonce dans cet article à propos de la version novélisée du film “Le Cinquième élément” : http://www.sfff.zone/sense-of-bullshit-ce-moment-ou-histoire-science-fiction-ne-tient-pas-debout/

  2. Lalex 7 ans Il y a

    Merci pour la découverte, qui m’a inspiré un billet de blog : http://www.feuillesdevelours.fr/?p=5325 !

    • Jon 7 ans Il y a

      Très bon exercice que tu as fait là, ça permet en effet de voir quel type d’histoire a notre préférence en écriture. On peut aussi faire la même chose avec ses lectures, pour voir ce qui nous attire le plus côté histoires. Merci pour le lien dans ton article et félicitations pour ton coup de crayon sur le bullet journal !

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